La "tribu blanche" afrikaner cherche sa place dans la "nation arc-en-ciel".
Après avoir dirigé le pays à leur profit pendant des décennies, les Blancs ont le choix entre l'intégration dans la nouvelle société multiraciale sud-africaine ou le repli identitaire. Dix ans après la chute du régime d'apartheid, la "tribu blanche d'Afrique", qui représente moins de 10 % de la population, a encore du mal à trouver sa place dans la "nouvelle Afrique du Sud".
Il n'y a pas si longtemps, Centurion s'appelait encore Verwoerdburg, en hommage à Hendrik Verwoerd, ancien premier ministre et fondateur de l'apartheid. Débaptisé après les premières élections libres de 1994, ce petit bourg de campagne situé entre Johannesburg et Pretoria est devenu une immense cité-dortoir.
Des centaines de villas s'étalent à perte de vue, le plus souvent regroupées en "quartiers de sécurité" délimités par de hauts murs surmontés de barbelés ou de grillages électriques. A part le personnel de maison, les jardiniers et les gardiens qui patrouillent, il n'y a quasiment aucun Noir alentour. La grande majorité des habitants de Centurion sont des Afrikaners.
A 55 ans, Pieter Uys "n'a pas envie de faire semblant". Cet ancien colonel de l'armée sud-africaine s'est installé à Centurion après avoir pris une retraite anticipée en 1993. Dans ce quartier, il "ne se mélange pas". "Les Noirs, je n'ai pas envie de les voir", dit-il sans vergogne: "Cette histoire de "nation arc-en-ciel", c'est du jargon de l'ANC, de la propagande du gouvernement. Nous n'avons aucune envie de nous fondre dans un "arc-en-ciel". Nous sommes des Afrikaners, des Blancs, et nous en sommes fiers." "Les Zoulous, les Xhosas ont le droit de défendre leur identité. Nous, dès que l'on veut défendre notre spécificité, on nous traite de racistes", renchérit son épouse, Helena.
"On a dû s'adapter. Tout est nouveau pour nous, surtout pour les gens de ma génération", explique Pieter Uys, avant d'ajouter: "On nous considère comme des racistes. Personne ne s'occupe de nous. Il y a de moins en moins d'écoles et d'universités où l'on enseigne en afrikaans."
La langue et la culture de cette minorité, aux lointaines origines hollandaises, mais aussi françaises et allemandes, restent pourtant bien vivantes. Le plus grand groupe de presse du pays, Media 24, publie quotidiens et hebdomadaires de grande qualité en afrikaans, et les rayons des librairies reçoivent régulièrement des nouveautés. Les festivals de musique afrikaners sont de plus en plus nombreux et attirent des jeunes bien intégrés dans la société multiraciale, mais qui restent attachés à leur culture. Si une majorité de la "tribu" s'est fondue dans la nation arc-en-ciel, et participe à l'édification de la nouvelle Afrique du Sud, une partie se sent abandonnée, mal aimée et se marginalise.
"Nous n'avions pas de problèmes avec Mandela. On était relax. Mais maintenant, avec Thabo Mbeki, on nous fait sentir que nous ne sommes pas à notre place. Nous n'avons pas de problèmes au quotidien: les Noirs ne sont pas agressifs, mais on sent bien que le gouvernement ne nous aime pas", estime Pieter Uys.
L'ex-colonel se défend d'être un nostalgique, mais reconnaît qu'il regrette l'échec du "développement séparé". "On aurait dû aller plus loin, n'avoir aucun rapport avec les Noirs, ne pas les employer, les laisser se débrouiller dans leurs bantoustans", les anciennes "républiques" noires, créées par le régime d'apartheid.
"UN ENDROIT À NOUS"
A 25 ans, Gerhard, son fils, milite dans le même parti que son père, le Freedom Front Plus, une coalition de partis de l'extrême droite blanche. Mais il a une autre lecture du passé: "L'apartheid fut notre grande erreur. Nous avons frustré et oppressé les Noirs. Moi, si j'avais été un jeune Noir, à cette époque, j'aurais participé à la lutte et j'aurais posé des bombes. Je me mets à leur place: ne pas être libre, ne pas même pouvoir se déplacer à sa guise, c'était intolérable", dit-il.
Etudiant en journalisme, Gerhard n'est pas pour autant partisan d'une société "arc-en-ciel". "Je me marierai avec une Afrikaner. Je veux préserver ma culture; je veux que mes enfants parlent notre langue", affirme-t-il.
Comme beaucoup de jeunes Blancs de son âge, Gerhard s'inquiète pour son avenir professionnel. L'"affirmative action", la discrimination positive à l'emploi, favorise, à compétences égales, les "populations historiquement défavorisées", autrement dit les Noirs, mais aussi les Indiens, les métis ou les femmes. Sauf pour les plus diplômés, être un jeune homme blanc est devenu un handicap dans le monde du travail.
Il est également effrayé par l'insécurité qui règne dans le pays. Son domicile a été cambriolé, un de ses voisins a été assassiné. "Ce pays n'est pas un endroit pour élever des enfants", estime-t-il.
Pieter Uys rêve encore et toujours d'un "Volkstaat", d'une nation afrikaner. "Nous ne gouvernerons plus jamais ce pays, admet-il, mais nous avons besoin d'un endroit à nous." Plusieurs fois, il s'est rendu à Orania, village installé sur une propriété privée réservée aux Blancs, perdu au fin fond de la région semi-désertique du Karoo. Environ 600 personnes vivent là, loin de la "nation arc-en-ciel", entre Afrikaners. "C'est un peu petit, dit-il, mais pour le moment on n'a rien d'autre. Un jour peut-être nous irons nous y installer."
Ce sera, alors, sans son fils Gerhard, qui refuse d'aller s'enfermer au milieu de nulle part, loin des lumières de la ville. "J'aime lire les magazines; je m'intéresse au design, à la mode. Je ne pourrais jamais vivre à Orania", explique-t-il en s'excusant de contredire son père. "Je vais voir comment les choses tournent dans les cinq prochaines années, et, s'il le faut, je partirai en Europe", lâche-t-il. Sa mère, Helena, sourit. Elle est certaine que son fils reviendra: le pays lui manquera trop. Son aîné est étudiant aux Etats-Unis et rêve de revenir en Afrique du Sud pour enseigner la science physique à l'Université... mais à condition de pouvoir le faire en afrikaans.
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24 Octobre 2007 à 11:17 dans
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