Le chaos des clans, des luttes politiques et religieuses : visages de la guerre à Mogadiscio
C'est une offensive à la somalienne, et elle a lieu, à nouveau, en pleine ville. Meurtrière, sans être clairement décisive. Impitoyable pour tous, à commencer par les passants. Marquée par les sons distinctifs de la guerre à Mogadiscio. Détonations sourdes des mortiers, rafales en hoquets des armes anti-aériennes montées sur des véhicules (baptisés " technicals "), tirs idiots des miliciens, qui, regards comme des lames et bouches verdies par le khât, profitent de l'occasion pour arracher de l'argent aux rares voyageurs de l'intérieur de la capitale.
Depuis la veille, les combats ont repris entre d'un côté les forces du Gouvernement fédéral de transition (TFG), quasiment étouffées depuis début mai dans un réduit coincé en bord de mer, ne tenant que grâce à la protection de la mission de l'Union africaine (Amisom), et de l'autre, une coalition de groupes insurgés disséminés dans des quartiers de plus en plus déserts, frappés par l'artillerie de tous les camps, mais étendant leur zone d'opération à la plus grande partie de Mogadiscio.
Pour ceux qui avaient imaginé que ces groupes islamistes (Al-Chabab, Hizbul Islam et, vers le sud, Jabha Al-Islamiya) se perdaient dans leurs divisions et la supposée faiblesse de leur organisation, voilà une contradiction cinglante, administrée sous la forme d'une journée de violence pure. Dans le nord, le combat de rue domine. Une vague d'attaques déclenchée la veille frappe plusieurs quartiers, dont Yaqchid, peu à peu détruit par les différentes offensives qui s'y sont succédé depuis 2007. Le secteur se trouve à la frontière des zones sous contrôle des insurgés et de celles peuplées par le clan des Abgal, dont les leaders soutiennent le Gouvernement fédéral de transition. A Mogadiscio, les motifs religieux dissimulent souvent des raisons foncièrement politiques. Cette fois, ils ravivent aussi des clivages claniques qui s'étaient estompés.
Au gré des percées et des reculs, les affrontements semblent relever d'une partie d'échecs aux règles faussées et impénétrables. Dimanche, les insurgés avançaient dans Yaqchid, à coup de charges furieuses, de tirs de mortiers et de canons sans recul, emmenés par le commandant chabab " Kabakutokari ", qui a la particularité d'être du clan Abgal, comme l'ennemi en face. Les miliciens du groupe Al-Chabab (la jeunesse) ont fait du dépassement des fidélités au clan une de leurs spécialités, afin de démontrer que leur foi prévaut sur ces considérations.
Dans la première phase de combat, le poste de police de Yaqchid, à valeur essentiellement symbolique, était pris. Lundi 1er juin, les forces du TFG appuyées par des miliciens Abgal emmenés par d'ex-chefs de guerre qui font leur retour à Mogadiscio, montaient une contre-offensive, et reprenaient le bâtiment. Quelques heures plus tard, il changeait à nouveau de mains et, à la nuit, le Hizbul Islam s'en proclamait le maître.
L'association Elman, une organisation non gouvernementale somalienne qui a des sympathies pour les insurgés, affirmait, lundi soir, que 38 personnes avaient été tuées depuis samedi. Un bilan sans doute exagéré, mais au même moment, les trois principaux hôpitaux de la ville avaient reçu entre quarante-trois et quatre-vingt-dix blessés, selon les sources. Civils pour la plupart, les derniers à demeurer encore dans les zones où évoluent les insurgés, alors que Mogadiscio se vide dans les régions voisines. Coincés dans Yaqchid ou ses environs, des femmes et des enfants, joints par téléphone, lundi soir, par les radios de la capitale, lançaient de déchirants appels à l'aide sur fond de puissantes détonations. Ils vivent depuis vingt-quatre heures au milieu des obus, sans eau, sans nourriture.
A l'hôpital de Madina, au sud, le directeur, Mohammed Ali Yusuf, disait se " préparer au pire ", en recevant les premiers blessés, espérant que les affrontements, qui menacent aussi dans son quartier " n'entreraient pas à l'hôpital ", mais affirmait : " Si on reçoit cinq cents patients, on les soignera ", quitte à les installer à l'extérieur, sur de simples matelas, l'hôpital ne disposant que de 80 lits.
Pendant ce temps, d'autres groupes insurgés continuent de se déployer plus au sud, de plus en plus près de la présidence, Villa Somalia, entrelacs de grands bâtiments vides, écornés par les tirs des mortiers insurgés, et de petites maisons où le gouvernement continue de travailler dans des pièces aux fenêtres condamnées.
Dans l'une de ces maisons, le ministre de l'information, nommé à ce poste après vingt ans passés en exil, disait lundi, en fin de matinée, sa conviction de voir triompher bientôt les forces du TFG : " Nous passons une période difficile, mais nous nous organisons, à Mogadiscio et dans le reste du pays. " En quittant ce rendez-vous, nous nous trouvions sur l'unique artère contrôlée par le TFG, Maka Al-Mukarama, reliant Villa Somalia à l'aéroport. Un pick-up de la police roulait à nos côtés, chargée d'hommes. Nous décidions de mettre les gaz, pour nous éloigner d'une voiture qui est, typiquement, une cible pour les attentats. Bien nous en a pris.
Deux voitures garées sur le bas côté de la route défoncée démarraient lentement, se collaient derrière le véhicule de la police, puis le dépassaient. Selon des témoins, les passagers de ces voitures auraient ensuite déposé un engin explosif improvisé (IED) sur la route, avant de disparaître. Parvenue à ce niveau, la voiture de la police a sauté. Cinq de ses occupants ont été tués, dont les responsables de la sécurité pour cette partie de Mogadiscio, ainsi que cinq passants, fauchés par les boulons et les clous enfermés contenus dans la machine infernale.
C'est l'autre visage de l'insurrection à Mogadiscio. Assassinats menés en pleine zone " gouvernementale ", ou ailleurs, et surtout, explosions d'IED. Sur les explosifs, Rocky Van Blerk est l'homme de la situation. Sa société, Bancroft Global, a été choisie pour appuyer l'Amisom dans la détection des engins explosifs télécommandés. Avec une poignée d'ex-combattants de l'armée sud-africaine, rangés des combats en Afrique australe lorsque le pouvoir blanc s'est effondré, et qui vivent cachés à Mogadiscio, ils entraînent des chiens à détecter les explosifs, et vont déminer les routes.
A Mogadiscio, la technologie des IED progresse à grands pas. Les explosions étaient déclenchées avec un fil, de taille limitée par définition. Les soldats gouvernementaux, le sachant, avaient pris l'habitude, en cas d'attentat, de mitrailler à l'aveuglette tout le secteur, faisant des carnages. Puis vinrent les déclencheurs avec des télécommandes de télévision, à portée limitée, puis finalement les systèmes liés aux téléphones portables, faisant exploser des mélanges de poudre, de TNT et d'engrais, projetant des éclats de métal. " La technique est venue d'Irak. Ensuite, elle est apparue en Afghanistan et à présent, elle est ici, avec des adaptations locales en fonction des matériaux disponibles. " Un commerçant du marché de Bakara, tenu par les insurgés, s'étonnait ainsi, raconte-t-il, de voir il y a quelques semaines " des jeunes gens acheter sans négocier des grosses quantités de déchets de métal, et payer avec des dollars neufs ".
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03 Juin 2009 à 09:53 dans
- zSandf

